Grandir dans le secret d’une naissance clandestine

Cette page s’adresse à celles et ceux qui ont grandi en sachant ou en devinant que leur père était marié ou en couple avec une autre femme au moment de leur na. Elle ne prétend pas décrire une expérience universelle : chaque histoire est différente. Elle cherche à nommer, à partir de travaux sociologiques et de témoignages, ce que beaucoup ont traversé sans jamais trouver de mots pour le dire, ni de lieu pour l’entendre.


Une population invisible

Il n’existe aucun recensement permettant d’estimer le nombre de personnes nées d’une relation extraconjugale en France. Cette invisibilité statistique n’est pas un hasard : elle tient à la fois à la clandestinité de leur conception et à la disparition progressive du terme « enfant adultérin » dans le droit français, entamée en 1972 et achevée en 2005. Ces personnes peuvent se fondre dans n’importe quelle configuration familiale légale, famille monoparentale et/ou enfant non reconnu,sans que leur situation spécifique ne soit jamais nommée.

On retrouve cependant leur trace dans les jurisprudences relatives aux successions et aux divorces, et plus récemment dans des forums et témoignages en ligne. C’est souvent là, dans l’anonymat d’un écran, que ces personnes découvrent qu’elles ne sont pas seules.


Apprendre d’où l’on vient

La manière dont on apprend les conditions de sa naissance varie considérablement d’une situation à l’autre. Certains le savent depuis toujours, sans souvenir d’une révélation précise. D’autres le découvrent à l’adolescence, en fouillant dans les affaires de leur mère, en trouvant des lettres ou en surprenant une conversation.

Julie, l’une des personnes interrogées dans le cadre de mon mémoire, décrit ainsi la découverte de lettres échangées entre ses parents :

« C’était assez déstabilisant parce que j’étais jeune, et ça faisait découvrir une partie de ma mère que je connaissais pas trop… l’côté amoureuse. Mais dans un autre sens ça m’avait un peu soulagée de savoir des choses. Ça faisait un truc concret. »

Cette ambivalence, le soulagement mêlé au vertige de la découverte, revient dans de nombreux témoignages. Avoir accès à des éléments concrets sur son histoire permet de sortir d’un flou qui, lui, est toujours inconfortable.


L’absence du père : entre abandon et distance

Dans la quasi-totalité des situations documentées, le père ne participe pas à l’éducation de l’enfant, qu’il l’ait reconnu juridiquement ou non. La disparition du père correspond souvent à un moment précis : la naissance d’un enfant issue de son épouse, une demande de choix formulée par cette dernière, ou simplement le poids croissant d’une double vie.

La sociologue Marie-Carmen Garcia observe que les hommes mariés engagés dans une relation extraconjugale ne se perçoivent pas comme infidèles à leur engagement conjugal : ils considèrent qu’ils restent fidèles à leur femme dans ce qui compte : la vie de famille et la parentalité officielle (Garcia, 2016, p. 83). L’enfant né de la relation clandestine n’entre pas dans ce cadre. Il en reste structurellement absent.

Ce que vivent les enfants, c’est moins l’absence d’un père que le sentiment d’avoir été activement laissés de côté. Léa, dont le père a disparu quand elle avait trois ans après que sa femme ait découvert la relation, formule ainsi ce qu’elle aurait voulu :

« Je pense que si j’avais continué à lui parler et à le voir tout en sachant qu’il avait une première famille, ça m’aurait moins fait souffrir, parce qu’au moins je l’aurais connu. J’aurais pas vécu ce truc d’abandon. » (citée dans Robert, 2020, p. 62)


Le tabou comme apprentissage

L’une des caractéristiques les plus constantes dans les témoignages est l’apprentissage précoce du silence. Les enfants observent les réactions de leur mère lorsqu’ils posent des questions (malaise, larmes ou colère) et en concluent rapidement qu’il vaut mieux ne pas insister . Ce silence s’étend ensuite à l’extérieur : à l’école, dans la famille élargie, avec les amis.

Julie décrit ce processus avec une grande précision :

« Quand j’étais p’tite, j’avais appris à ne pas parler. J’en parlais pas c’est tout, parce que j’avais pas envie de gêner les gens. J’avais l’impression que c’était un peu tabou. »

Le sociologue Erving Goffman décrit ce type de mécanisme comme un « contrôle de l’information sociale » : la gestion, par l’individu lui-même, des informations susceptibles de le discréditer aux yeux d’autrui (Goffman, Stigmate, 1963, p. 57). Ces enfants ne se vivent pas nécessairement comme stigmatisés, mais ils développent très tôt une vigilance sur ce qu’ils peuvent dire, et à qui.


La fiche de renseignements : quand l’institution révèle l’écart

Un moment revient de façon frappante dans presque tous les témoignages recueillis dans mon mémoire : la fiche de renseignements à remplir en début d’année scolaire. Six personnes sur sept interrogées l’évoquent spontanément comme le moment où elles ont pris conscience que leur configuration familiale ne correspondait à aucune des cases proposées.

Clara, dont les parents entretenaient toujours une relation au moment de l’entretien, se souvient avoir systématiquement laissé vide le champ réservé à l’adresse du père, sur instruction de sa mère, par peur des questions que cela pourrait susciter. Ce n’est pas un détail : c’est le moment où l’institution scolaire, sans le savoir, demande à l’enfant de mentir ou de se taire.


L’autre famille : désir et interdit

Les demi-frères et demi-sœurs occupent une place particulière dans les récits de ces enfants. Ils sont souvent décrits avec une grande intensité affective, désignés comme « mes frères », « mes sœurs », alors même qu’aucun contact n’a jamais été établi.

Ce paradoxe s’explique : entrer en contact avec eux reviendrait à révéler un secret de famille, à risquer de « détruire » quelque chose. Anna formule ce sentiment ainsi :

« Ça aurait été sympa d’avoir une grande sœur. Mais me manifester auprès d’elle, c’est forcément me manifester auprès de mon père et de sa femme, et créer tout un tsunami de révélations. »

On peut établir un lien entre cette impossibilité ressentie et l’ancienne notion juridique de « position de concurrence », qui réduisait autrefois la part d’héritage des enfants adultérins en présence d’enfants légitimes. La règle juridique a disparu en 2001, mais le sentiment de ne pas avoir le droit d’exister dans cette famille-là persiste.


Se construire malgré tout

Mon mémoire met en lumière un processus commun à beaucoup de ces personnes : la recherche progressive d’une légitimité à exister, à parler, à agir sur sa propre histoire. Cette légitimité ne tombe pas d’elle-même, elle se construit souvent à travers la réussite scolaire ou professionnelle, la création d’une famille propre, ou simplement le fait de trouver d’autres personnes dans la même situation.

Julie décrit ce cheminement :

« Plus on en parle, plus on déconsidère la chose, et plus du coup on en parle facilement. C’est un cercle assez vertueux en fait. »

C’est précisément ce cercle que Les enfants du facteur cherche à alimenter.


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