En 2020, j’ai été diplômée d’un master recherche en sciences sociales de l’EHESS. Au départ, je souhaitais écrire mon mémoire sur la construction de la place des mères qui n’ont pas porté l’enfant dans les couples homoparentaux. Sans trop savoir pourquoi, j’étais passionnée par les questions touchant à la famille, au tabou et au stigmate.
Au cours de ma première année de Master, je réalise que mon histoire familiale regroupe toutes les notions sur lesquelles je souhaite travailler : je suis née d’une relation extraconjugale, et je l’ai appris tardivement. Je change de sujet et décide de me lancer dans un travail de recherche sur les personnes nées d’un adultère. Ma tutrice me met en garde — une ancienne élève n’était pas parvenue à terminer son mémoire parce que le sujet qu’elle avait choisi faisait douloureusement écho à sa propre histoire. Effrayée, j’étais pourtant déterminée à aller jusqu’au bout. Cette difficulté même à traiter le sujet me semblait dire quelque chose d’essentiel sur la manière dont les enfants adultérins se représentent leur place dans le monde : toujours rester dans l’ombre, ne pas trop prendre de place.
La rédaction de ce mémoire m’a obligée à mesurer la puissance des freins personnels à lever pour explorer un tel sujet. La lecture d’ouvrages sur la condition juridique des enfants adultérins au cours de l’histoire m’a permis de prendre la mesure du lourd héritage historique lié aux conditions de ma naissance — et de réaliser que mon histoire personnelle était beaucoup plus répandue que je ne le croyais.
Trouver des personnes à interroger n’a pas été simple. Plusieurs ont refusé de me mettre en contact avec des proches concernés, estimant que ce sont « des sujets dont il vaut mieux ne pas parler ». Ce refus, en lui-même, a nourri un désir profond de mettre ces histoires en lumière.
J’ai souvent peur, en écrivant sur ce sujet, de tomber dans la victimisation ou d’insister trop lourdement sur les émotions négatives. Mais le travail de recherche que j’ai mené m’a convaincue que ces questionnements et ces souffrances sont réels, documentables, et très spécifiques à cette situation. Être né d’une relation extraconjugale implique souvent de mettre ses émotions et ses questions de côté pour préserver un équilibre de surface, au sein de la famille maternelle d’abord, et plus largement dans tous les espaces où l’on risquerait d’avoir à s’expliquer.
Ce site n’a pas pour but de mettre mon histoire personnelle en avant. Je l’ai créé parce que j’aurais aimé le trouver à vingt ans, au moment où j’ai découvert les conditions de ma naissance. Je souhaite que les personnes concernées se sentent moins isolées dans leurs questionnements, et que les femmes enceintes de leur amant culpabilisent moins — elles sont socialement bien plus montrées du doigt que les hommes mariés qui participent pourtant à la conception de cet enfant.
Mon propos n’est pas de dire que ces situations devraient être banalisées ou encouragées. Mais elles existent. Et faire comme si ce n’était pas le cas revient à demander aux enfants nés d’un adultère de continuer à se cacher.
Me voir en parler
En 2020, l’émission Ça commence aujourd’hui (France 2) m’a contactée après avoir trouvé les annonces que j’avais diffusées pour recruter des personnes à interroger dans le cadre de mon mémoire. Mon travail de recherche était alors terminé mais c’était la première fois que j’osais parler publiquement de mon histoire personnelle.
Ce passage à la télévision a précédé la création de ce site. Il en est, d’une certaine façon, l’origine.